Attention, à ne pas enfreindre la loi

J’habite dans la banlieue, tout près de New York. Pourtant, à une minute de ma maison, se trouve un coin de forêt sauvage où les buissons de ronces se couvrent au printemps d’une écume de fleurs blanches, où les écureuils nichent et élèvent leurs petits, et où les asters poussent aussi haut que la tête d’un cheval. Ce lieu se nomme Forest Park… J’aime à m’y promener en compagnie de Rex, mon petit bouledogue. C’est un bon chien, affectueux et inoffensif, et, comme nous ne rencontrons presque jamais personne, je lui permets de vagabonder librement.

Un jour, nous croisons un gendarme à cheval, un gendarme qui brûle d’envie de montrer son autorité.

  • Pourquoi laissez-vous cette bête courir dans le parc sans laisse ni muselière ? Me dit-il sur un ton sec.
  • Vous ne savez pas que c’est défendu ?
  • Si, je le sais, répliquais-je avec douceur, mais je ne pense pas que mon chien pourrait faire du mal.
  • Vous ne pensez pas ! La loi se moque de ce que vous pensez ! Cette bête-là est capable de tuer un écureuil ou de mordre un enfant… Enfin ! Je vous laisse pour cette fois, mais, si je retrouve encore ce chien ici en liberté, je serais obligé de vous dresser procès-verbal.

Docilement, je promets d’obéir. Et je tiens parole… pendant quelques jours. Mais Rex n’aime pas la muselière, et nous décidons de tenter notre chance. Tout va bien pendant un certain temps. Puis, un après-midi, après avoir escaladé une crête, je vois soudain, à mon grand émoi, la majesté de la loi en la personne de mon gendarme monté sur son cheval.

Et Rex qui fonce en avant, droit sur l’homme ! Je suis pris. Je le sais. C’est pourquoi je n’attends pas que le policier m’interpelle. Je me hâte de présenter mes excuses le premier.

  • Monsieur, vous me prenez sur le fait. C’est ma faute. Je n’ai pas d’excuse. Vous m’aviez prévenu la semaine dernière que, si je ramenais mon chien ici sans muselière, vous m’infligeriez une amende.

Le gendarme répond sur un ton modéré :

  • Oui… bien sûr… Mais je sais ce que c’est. On est tenté quelquefois de laisser un petit chien comme celui-ci courir un peu quand il n’y a personne aux alentours.
  • On est tenté… oui, mais tout de même, c’est défendu, rétorqué-je.
  • Oh je ne crois pas qu’une petite bête comme ça fasse du mal à quelqu’un, observe le gendarme.
  • Non, mais il pourrait étrangler des écureuils.
  • Ecoutez, reprend à son tour le gendarme, il ne faut pas non plus prendre les choses trop sérieusement. Tenez, voilà ce que vous allez faire. Vous allez laisser votre chien se sauver là-bas, de l’autre côté, pour que je ne le voie pas… Et puis, n’en parlons plus

Ce gendarme n’était qu’un homme, après tout, il voulait affirmer son importance. Aussi, quand je m’accuse, la seule façon qui lui restait de garder sa propre estime, c’était de prendre une attitude magnanime.

 

 

Savoir faire son mea culpa !

Mais supposons que j’ai tenté de me justifier, que serait-il arrivé ? Une discussion. Et vous savez comment elles finissent.

Au lieu de le contredire, j’ai reconnu qu’il avait parfaitement raison et que j’avais absolument tort. Je l’ai admis promptement, ouvertement et de bon cœur. L’affaire s’est terminée gracieusement, moi prenant son parti et lui prenant le mien. Lord Chesterfield lui-même n’aurait pu être plus aimable que ce gendarme.

  • Quand nous savons que nous méritons une remontrance, ne vaut-il pas mieux prendre les devants courageusement et faire notre mea culpa ?
  • Le blâme que nous nous infligeons n’est-il pas plus acceptable que l’accusation lancée par une bouche étrangère ?

Hâtez-vous de dire de vous-même toutes les choses déplaisantes que l’autre personne allait exprimer. Dites-les avant elle et vous la désarmerez. Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour qu’elle adopte alors une attitude généreuse et clémente, et qu’elle ferme les yeux sur vos fautes, tout comme le gendarme de Forest Park.

 

S’accuser soi-même, ce n’est pas toujours déplaisant

Ferdinand E. Wanen, dessinateur en publicité, a utilisé la même tactique pour garder la faveur d’un client irascible.

  • Dans notre métier, dit-il, il faut être très précis et très ponctuel. Certains éditeurs exigent que leurs commandes soient exécutées immédiatement et, dans ces conditions, on est excusable de faire parfois quelques petites erreurs. J’en connaissais un, en particulier, qui était toujours ravi de découvrir quelque détail à critiquer. Je l’ai souvent quitté, dégoûté non pas tant de ses critiques que de la manière dont elles étaient formulées.
  • Récemment, je lui ai livré un travail très urgent. II me téléphone en me priant de passer le voir : j’avais fait une faute, disait-il. Je cours chez lui et vois exactement ce que je redoutais : un homme hostile, savourant déjà le plaisir de trouver matière à critique, il s’emporte, me demandant pourquoi j’avais fait telle et telle chose.

Le moment est venu pour moi d’appliquer les principes que j’étudie. Je réponds :

  • Monsieur, si votre reproche est fondé, je suis coupable et rien ne peut excuser mon erreur. Depuis le temps que je travaille pour vous, je devrais être capable de vous contenter. Je suis honteux.

Instantanément, il se met à me chercher des excuses :

  • C’est Vrai., mais, après tout, ce n’est pas une faute bien grave, ce n’est que…

Je l’interromps :

  • Toutes les erreurs peuvent avoir de graves conséquences. De plus, elles sont irritantes.

Il veut placer une parole, mais je ne le laisse pas faire. Je m’amuse énormément. Pour la première fois de ma vie, je m’accuse moi-même et ce n’est pas déplaisant. Je poursuis :

  • J’aurais dû faire attention. Vous me passez beaucoup de commandes et vous méritez d’être bien servi. Je vais refaire tout ce dessin.
  • Non ! Non proteste-t-il, jamais je ne voudrais vous obliger à cela.

Il loue mon travail, m’assure qu’il ne désirait qu’une légère modification, que la petite erreur que j’ai commise n’a pas entraîné de perte d’argent, et qu’après tout ce n’est qu’un détail… un détail sans importance.

Mon empressement à m’accuser l’a complètement désarmé. Enfin de compte, il m’invite à déjeuner, puis me remet une autre commande.

Avoir le courage de reconnaître ses torts procure une certaine satisfaction. Si cela soulage du sentiment de culpabilité, cela permet aussi souvent de résoudre le problème créé par nos erreurs.