Le secret d’Abraham Lincoln

Le samedi matin 15 avril 1865, Abraham Lincoln agonisait dans une chambre d’hôtel juste en face du théâtre Ford où Booth, un exalté politique, l’avait abattu d’une balle de revolver. Le long corps de Lincoln reposait en travers du lit trop court. Une Reproduction du tableau de Rosa Bonheur, La Foire aux chevaux, était suspendue au mur, et un manchon à gaz éclairait lugubrement la scène de sa lueur jaune. Tandis que Lincoln achevait de mourir, Stanton, le ministre de Laguerre, qui était présent, dit:

« Voilà le plus parfait meneur d’hommes que le monde ait jamais connu. »

 

Quel fut le secret de Lincoln?

Comment s’y prenait-il pour avoir une telle emprise sur les êtres ?

Pendant dix ans, j’ai étudié la vie d’Abraham Lincoln. Je crois avoir fait de sa personnalité, de sa vie intime, une étude aussi détaillée et complète qu’il était humainement possible de le faire. J’ai spécialement analysé les méthodes qu’il appliquait dans ses rapports avec ses semblables.

 

Aimait-il critiquer ?

Oh ! Oui. Au temps de sa jeunesse, quand il habitait Pigeon Creek Valley, dans l’État d’Indiana, il allait jusqu’à écrire des épigrammes, des lettres, dans lesquelles il ridiculisait certaines personnes, et qu’il laissait tomber sur les routes, espérant que les intéressés les trouveraient. L’une de ces lettres suscita des rancunes qui durèrent toute une vie.

Devenu plus tard avoué à Springfield, dans l’Illinois, il continuait à provoquer ses adversaires dans des lettres ouvertes aux journaux.

 

Un jour vint où la mesure fut comble…

En 1842, il s’attaqua à un politicien irlandais vaniteux et batailleur, du nom de James Shields. Il le ridiculise outrageusement dans le Springfield Journal. Un rire immense secoua la ville. Shields, fier et susceptible, bondit sous l’outrage. Il découvrit l’auteur de la lettre, sauta sur son cheval, trouva Lincoln et le provoque en duel.

Lincoln ne voulait pas se battre: Il était opposé au duel, mais il ne pouvait l’éviter et sauver son honneur. On lui laissa le choix des armes. Comme il avait de longs bras, il se décida pour l’épée de cavalerie et prit des leçons d’escrime. Au jour dit, les deux adversaires se rencontrèrent sur les bords du Mississippi, prêts à se battre jusqu’à la mort.
Heureusement, à la dernière minute, les témoins intervinrent et arrêtèrent le duel.

Ce fut l’incident le plus tragique de la vie privée de Lincoln. Il en tira une précieuse leçon sur la manière de traiter ses semblables. Jamais plus il écrivit une lettre d’insultes ou de sarcasmes. À Partir de ce moment, il se garda de critiquer les autres.

 

Ne juge point si tu ne veux point être jugé

Pendant la guerre de Sécession, Lincoln dut, à maintes reprises, changer les généraux qui étaient à la tête de l’armée du Potomac ; à tour de rôle, ils commettraient de funestes erreurs et plongeaient Lin- coin dans le désespoir. La moitié du pays maudissait férocement ces généraux incapables. Cependant, Lincoln, « sans malice aucune et charitable envers tous », restait modéré dans ses propos. Une de ses citations préférées était celle-ci : « Ne juge point si tu ne veux point être jugé. »

Et lorsque Mrs Lincoln ou d’autres blâment sévèrement les Sudistes, Lincoln répondait : « Ne les condamnez point; dans les mêmes circonstances, nous aurions agi exactement comme eux. »

Cependant, si jamais homme eut lieu de critiquer, ce fut bien Lincoln. Lisez plutôt ceci: La bataille de Gettysburg se poursuivit pendant les trois premiers jours de juillet 1863. Dans la nuit du 4, le général Lee ordonna la retraite vers le sud, tandis que des pluies torrentielles noyaient le pays. Quand Lee atteignit le Potomac à la tête de son armée vaincue, il fut arrêté par le fleuve grossi et infranchissable.
Derrière lui, se trouvait l’armée victorieuse des Nordistes. Il se trouvait pris dans un piège. La fuite était impossible. Lincoln comprit cela; il aperçut cette chance unique, cette aubaine inespérée : la possibilité de capturer Lee immédiatement et de mettre un terme aux hostilités. Alors, plein d’un immense espoir, il télégraphie au général Meade d’attaquer sur l’heure sans réunir le Conseil de guerre. De plus il envoya un messager pour confirmer son ordre.

Et que fit le général Meade? Il fit exactement le contraire de ce qu’on lui demandait. Il réunit un Conseil de guerre malgré la défense de Lincoln. Il hésita, tergiversa et refusa finalement d’attaquer Lee. Pendant ce temps, les eaux se retirèrent et Lee put s’échapper avec ses hommes au-delà du Potomac.

Lincoln était furieux.

« Grands dieux! Nous les tenions ; nous n’avions qu’à étendre la main pour les cueillir et pourtant, malgré mes ordres pressants, notre armée n’a rien fait. Dans des circonstances pareilles, n’importe quel général aurait pu vaincre Lee. Moi-même, si j’avais été là-bas, j’aurais pu le battre ! »

Plein de rancune, Lincoln écrivit à Meade la lettre suivante. Rappelez-vous qu’à cette époque de sa vie, il était très tolérant et fort modéré dans ses paroles. Ces lignes constituaient donc, pour un homme comme lui, le plus amer des reproches:

« Mon Général, je ne crois pas que vous appréciez toute l’étendue du désastre causé par la fuite de Lee. Il était à portée de main et, si vous l’aviez attaqué, votre prompt assaut, succédant à nos précédentes victoires, aurait amené à la fin de la guerre.
Maintenant, au contraire, elle va se prolonger indéfiniment. Si vous n’avez pu combattre Lee, lundi dernier, comment pouvez-vous l’attaquer de l’autre côté du fleuve, avec deux tiers seulement des forces dont vous disposiez alors ? Il ne serait pas raisonnable d’espérer, et je n’espère pas, que vous pourrez accomplir maintenant des progrès sensibles. Votre plus belle chance est passée, et vous m’en voyez infiniment désolé. »

 

Que fit, à votre avis, Meade, en lisant cette lettre?

Meade ne vit jamais cette lettre. Lincoln ne l’expédia pas. Elle fut trouvée en ses papiers après sa mort.
Je suppose, ce n’est qu’une supposition, qu’après avoir terminé sa missive, Lincoln se mit à regarder par la fenêtre et se dit:

« Un Moment… Ne soyons pas si pressé… Il m’est facile, à moi, assis tranquillement à la Maison-Blanche, de commander à Meade D’attaquer ; mais si j’avais été à Gettysburg, et si j’avais vu autant de sang que Meade en a vu, si mes oreilles avaient été transpercées par les cris des blessés et des mourants, peut-être, comme lui, aurais-je montré moins d’ardeur à courir à l’assaut. Si J’avais le caractère timide de Meade, j’aurais sans doute agi comme lui. Enfin, ce qui est fait est fait. Si je lui envoie cette lettre, cela me soulagera, mais cela lui donnera l’envie de se justifier : c’est moi qu’il condamnera. Il aura contre moi de l’hostilité et du ressentiment : il perdra la confiance en lui-même, sans laquelle il n’est pas de chef, et peut-être en viendra-t-il même à quitter l’armée. »

C’est pourquoi, comme je l’ai dit plus haut, Lincoln rangea sa lettre, car une amère expérience lui avait appris que

Les reproches et les accusations sévères demeurent presque toujours vains.